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1 AVANT LA DISSECTION, L'INSPIRATION
En
1934, Michel Leiris -qui n'est pas encore l'ethnologue, le surréaliste,
l'écrivain- est embauché dans une importante mission ethnographique
organisée par M.Griaule du musée de l'homme, et qui doit
parcourir l'Afrique d'ouest en est. Tout au long de cette mission il tiendra
le journal de bord qui n'est ni intime ni scientifique, ni rigoureux,
ni besogneux, ni déjà écrit par un autre. Ce carnet
de bord devait être un outil de travail pour la mission, mais l'auteur,
dont la vocation d'écrivain ne s'éteignait pas, le publia
et l'intitula " L'Afrique Fantôme ". Aujourd'hui le carnet
de voyage est une pratique exponentiellement suivant l'augmentation de
la pratique du " voyage " et de " l'écrit intime
"
(www.uniterre.com). L'Afrique Fantôme c'est juste la
même chose, mais un peu plus que tout cela si l'on accorde de l'importance
à l'histoire de la naissance de ce livre, si l'on se souvient qu'à
cette époque la psychanalyse balbutiait et que les premières
lectures des français n'étaient pas des autobiographies,
si l'on sait que Michel Leiris n'a cessé d'écire pour trouver
une "vérité "
.sans le savoir j'ai été
prise à la première lecture, j'ai appris à me regarder
voir, j'ai apprécié regard ni complaisant ni cynique qu'il
pose sur son expérience et sur les hommes et les sociétés
qu'il rencontre. Dans la préface de mon édition publiée
cinquante ans après il a écrit : " N'était le
journal ici publié, n'étaient divers autres écrits
issus à plus ou moins long terme de l'aventure mentale plus encore
que physique que fut ma première expérience africaine, celle-ci
aurait pour le vieil homme de 1981, bien que ma haine ancienne de tout
ce qui tend à dresser des barrières antre les races n'ait
fait que confirmer, si peu de réalité qu'elle ne pèserait
pas beaucoup plus, dans mon souvenir, que celui de maints rêves
évanouis dont seuls les récits qu'à peu près
de tout temps je me suis attaché à en faire ont encore quelque
cohésion. " Michel Leiris, " L'Afrique Fantôme
", 1934, édition de 1981.
Dans cette
petite citation il y a beaucoup de ce que j'aimerais vous dire et je ne
suis pas encore tout à fait prête à le dire plus clairement
.à
moins de vous dire que le récit que je vous livre sur ce site n'est
ni une étude ethnologique, ni un carnet de voyage. C'est le village
tel que mon expérience, mon désir et mes recherches complémentaires
me permettent de le livrer.
Bref. Est-ce que vous me suivez ? Je pense que ce qui m'a inspiré
c'est la subjectivité assumée du regard porté sur
un pays que les " autres " voulaient décortiquer.
2
D'OU JE VOUS PARLE
L'objet de
ce " reportage " est un village d'Abidjan, mais je ne suis ni
architecte, ni sociologue, ni urbaniste, ni artiste et pas encore journaliste.
L'objectif est de vous permettre de vous imaginer ce que cela voudrait
dire au jour le jour de vivre et de rêver dans ce village
vu
à travers mes yeux
.avec peu d'outils, peu de bibliographie,
peu de recherches, beaucoup de temps, beaucoup d'images, des rencontres
et un attachement qui ressemble à l'amour
Mes outils ne sont
ni ceux du scientifique et mon geste n'est pas celui de l'artiste, il
me reste une expérience, des souvenirs et l'envie de vous le faire
partager. C'est pour cette raison que je tiens à vous parler un
peu de moi, de ce que mes yeux ont cherché, de ce que j'ai éludé,
de que j'ai oublié, de mes préjugés, de mes découvertes.
Un portrait parce que, comme dirait un ami : " On n'est pas né
du vide ".
Portrait
Née en avril 1978 à Québec au Canada où mon
père faisait son année de cardiologie dans un service étranger
avant de rentrer s'installer à Dijon avec ma maman, qui, quand
elle n'élevait pas mon frère et moi, était psychologue.
Qu'en déduire ? Des parents qui travaillent, le cabinet de papa
qui nourrit tout le monde. Peut-on en déduire que j'ai grandi dans
un certain confort relativement et absolument différent de celui
de mes voisins de Blokosso => oui, mais
.
Une maman psychologue aurait influencée sur ma vision des Hommes
et de la société? Ceci s'ajoutant à une société
centrée sur l'individu, on pourrait comprendre le soin que je prends
à tout expliquer et à partir de l'individu
mais tous
les enfants de psychologues n'en font pas de même.
En tout cas, moi je pense que cela explique que le choc ait été
fort à Blokosso
.j'étais face à des personnes
qui raisonnaient vraisemblablement plus en fonction de règles du
jeu et de valeurs non écrites mais agissantes que par rapport à
l'expérimentation de leur désirs et la connaissance de soi
!
De mai 1978 à septembre 1997, j'ai vécu à Dijon,
pas loin du centre ville. Je suis donc une fille de la ville qui a grandi
dans une famille nucléaire : un papa, une maman, un frère,
un poisson rouge, un jardin et un chat. Il ne se passait pas grand-chose
dans ma rue, ni dans celle d'à côté. Il fallait allait
sur l'avenue dont j'oublierais toujours le nom pour trouver l'arrêt
de bus du 7 et un fleuriste. Pour voir du monde il faut au minimum un
plan de la ville, une bicyclette et petit à petit connaître
les bonnes adresses pour boire un verre, faire du sport, voir un film.
C'est ça une fille de la petite périphérie pas du
vieux centre, dont les allers et venues étaient connus par mes
parents et le chien des voisins. Je connaissais tout de même la
voisine Mme Scolari, une veuve italienne qui m'offrait un sablé,
à quelques rues de là des camarades de classe pendant l'école
primaire
une boucherie, un coiffeur et une pharmacie au rond point,
et surtout des places pour garer sa voiture. Pas de quoi parler de vie
sociale. Il va sans dire que je ne pouvais que m'étonner de tout
ce qui allait m'entourer dans ce quartier là à Abidjan.
Pendant tout ce temps là j'ai passé le bac et préparé
les concours des écoles d'ingénieur agronome. L'école
n'avait pas l'air d'être un souci pour le portefeuille de mes parents
qui avaient encore assez de sous pour nos loisirs ! Alors je pouvais facilement
comprendre que des familles pauvres en Côte d'Ivoire ne puissent
pas envoyer leurs 6 enfants à l'école, mais tout de même
je ne cessais de m'étonner de voir autant d'enfants dans les rues,
gagnant de l'argent pour eux ou pour d'autres.
De 1997 à 2001 je me suis attelée à devenir ingénieur
agronome économiste en étant principalement à Montpellier,
" Montpellier centre " (pour ne pas me faire avoir cette fois-ci).
C'est là que j'ai connu l'autre aspect de la ville, celle où
la rue devient un lieu pour parader, pour se croiser, pour observer. Je
n'ai pas eu le temps et la volonté suffisante pour en comprendre
l'histoire, les particularités et les ficelles. La ville a commencé
de m'apparaître comme un lieu de vie et non pas comme un lieu de
résidence. Pour ce qui est de l'apprentissage de la vie "
en communauté " qui aurait pu me choquer en arrivant en "
Afrique ", j'avoue que l'esprit grégaire qui peut régner
dans une grande école m'a permis d'en deviner les avantages et
les contraintes.
En automne 2001 j'ai pu enfin passer à l'échelon supérieur
et passer quelques mois dans le village de Montmartre dans la métropole
de Paris. Une ville de la taille d'Abidjan, une ville où se rendre
chez un ami peut vite prendre plus de trois quart d'heure, une ville pleine
de voitures, de moto, de bus, de métro et peut-être quelques
planches à roulettes. Un parfum de mélange, d'affluence,
d'étourdissement que j'allais heureusement retrouver.
Paragraphe 4
Janvier 2002, le ministère des affaires étrangères
m'avait préparé un poste d'ingénieur agroéconomiste
à Abidjan pour participer à un projet de coopération.
Ils m'ont envoyé chez deux trois médecins, donné
une adresse de déménageur, fait remplir quelques formulaires
et je pouvais partir. Où ça ? Abidjan, Côte d'Ivoire,
ex-colonie, PVD
.Afrique ??? Pendant ces années d'études
j'ai eu la chance de partir souvent à l'étranger, pour des
stages, des projets, une semaine, 2 mois, 4 mois
. Peu à peu
mes yeux s'ouvraient, peu à peu j'aimais cela, regarder, n'y rien
comprendre, se faire surprendre et au détour d'une rencontre, d'un
livre ou d'un musée commencer à s'y retrouver. J'avais déjà
une idée de l'ampleur des différences " culturelles
" qui pouvaient exister entre " d'où je venais "
et " où j'allais ". J'avais délibérément
envie d'y comprendre quelque chose, d'observer, de m'y plonger. J'avais
entendue parler de ce que j'appelle le " mythe positif " sur
l'Afrique. Celui qui dit que là-bas " ils " savent vivre
ensemble, que là-bas ils savent encore donner du sens à
la vie. Même si ce n'était qu'un mythe cela paraissait assez
intéressant, un " mythe ".
Conclusion!
Quand je vivais à Blokosso j'étais une jeune fille de 24
ans, assez vieille pour savoir comment on se loge, on se nourrit, on se
déplace et on communique, assez jeune pour avoir beaucoup d'idées
toutes faites sur beaucoup de choses. J'ai grandi à Dijon, étudiée
à Montpellier, traînée à Paris et ma seule
expérience de village serait peut-être celle de la vie communautaire
insouciante en école d'ingénieur. J'ai grandit sans aller
à l'église, sans devoir faire carrière, sans croire
que cela pouvait être dur de vivre en société mais
en croyant que j'étais consciente et maître de mes choix.
Mes parents étaient tendance, ils me disaient de tenter, tenter,
essayer, pourquoi pas. La société ne m'imposait pas grand-chose
et avait transformé l'existentialisme en " be yourself - and
listen your desire ".
Peut-être que cela expliquerait qu'il n'y avait pas que ma blancheur
qui pouvait contraster dans la métropole ivoirienne, et dans ce
vieux village dissimulé.
C'est avec ces yeux là que j'ai regardé Blokosso, que j'appartenais
moi aussi à une communauté, que je transportais aussi des
valeurs tant leur différence me sautaient aux yeux. Je me suis
demandée comment vivaient mes voisins, comment ils faisaient leur
choix, passaient leur temps. J'ai compris que la stabilité séculaire
de leur village allait valser et changer avec l'arrivée imprévue
de cette grosse ville. J'ai vu que ce que je prenais pour un sympathique
carnaval était avant tout la manifestation d'une profonde organisation
sociale. Et puis j'ai été heureuse d'être plongée
dans un lieu de vie, d'échange où, je le concède
maintenant, il est agréable de partager avec des gens qui aiment
vivre en société.
Ce portrait
est partiel, partial, construit mais pour autant ce qui est écrit
est vrai. Non ?
En tout cas, ceci lu j'ose croire que nous pouvons passer tranquille à
travers la lorgnette.
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